Un amour de mère

Extraits du texte

JACQUELINE 

Je pus venir le temps d’un week-end, une dernière fois, à Damgan. Après avoir récupéré mes chères lettres, je sortis de la villa, et me rendit sur la plage, cette fois, près du blockhaus abandonné. Je m’assis tout près…Il faisait doux ce jour-là, la mer était à marée descendante…Je pris la première lettre que Franz m’avait écrite…

Sa première lettre…et je me mis, à la fois fébrilement et lentement, à la lire. Cela disait cela :

FRANZ

Mademoiselle Gauthier,

je ne sais pas si un jour vous décachetterez cette enveloppe et lirez cette lettre. Je commence ainsi car je viens d’apprendre mon affectation sur le front et qu’il me reste moins de deux semaines…Vous trouverez sans doute ma démarché égoïste…Après tout, je pouvais garder pour moi ce que j’ai sur le cœur et ne pas vous importuner avec ce que je ressens pour vous…C’est vrai que je pouvais ne pas vous encombrer du fardeau de mon secret…Peut-être que vous lirez ma lettre dès ce soir, ou demain si j’ai un peu de chance…Il se peut aussi que vous ne la lisiez que plus tard, trop tard…alors que je ne serai plus ici. Et puis, aussi, c’est encore folie de ma part de croire que, s’il arrivait que vous la lisez  cette lettre, elle puisse, par je ne sais quel enchantement, vous émouvoir et puis, après qu’elle vous pousse, par je ne sais pas non plus quelle sorte de miracle, à accepter de me voir, moi, qui ne suis qu’un étranger pour vous, et que surtout vous ne continuiez pas à ne voir que le soldat…Et pourtant, vous avouerez que je n’ai pas tardé pour vous écrire. Je vous ai vue pour la première fois le samedi trois juillet 1943. Vous sortiez d’une belle automobile, une Bugatti, si j’ai bonne mémoire, conduite par un homme que je pris – ce qu’il est, je le sais depuis –  pour votre père. Un homme de fière allure, portant la moustache. Je n’ai d’abord vu que vos longues et belles jambes…Et puis, et puis, mais ma vue se trouble en vous imaginant à nouveau…Peut-être que vous ne la lirez jamais ma lettre et que vous ne saurez donc jamais que je vous aime. C’est un aveu que je vous fais, comment dit-on en français, à la va-vite ? Parce qu’en temps de guerre, le temps, justement, ne se vit pas de la même manière, et que l’espoir peut rapidement être confronté avec l’espérance de vie. Je veux juste que vous sachiez qu’un jeune homme de vingt-ans, qui n’est allemand que par hasard…vous aime…Et que ce jeune homme voudrait savoir si, dans un autre lieu, à une autre époque, vous auriez pu l’aimer. Je n’en demande pas tant…Je ne demande que ça…Je vous aime et ne pourrais jamais peut-être vous le dire…Cette lettre est mon  seul espoir. Si je pouvais mourir, loin de vous, certes, mais en sachant que vous auriez pu vivre avec moi…Je vous aime, Mademoiselle Gauthier, dont j’ignore le prénom et je vous dis adieu, si vous la lisez trop tard, ou à bientôt, si j’ai le bonheur de vous voir, de vous parler, de vous le dire.

Franz Werner. 

Représentations

En France : 2 représentations au Mélo d’Amélie en octobre 2021 et 3 à la MJC de Créteil en novembre 2021. 

En Allemagne :  lecture à Gondolsheim en mai 2024.


Note d’intention de l’auteur, Pascal Olive

La mère de l’auteur n’a connu dans sa vie qu’un seul et unique amour. Depuis qu’il est petit garçon, l’auteur a écouté sa mère le lui raconter à maintes et maintes reprises, jusqu’à son décès en novembre 1991. Près de trente après, Pascal Olive a décidé de coucher sur le papier cet « amour de Mère » ! Il sait le prénom, le nom et la nationalité de cet homme, mais il ignore comment sa mère l’a rencontré, et les phrases qu’ils ont échangées…

Tout est vrai dans le récit puisqu’il relate une vraie et belle histoire d’amour ; mais c’est vrai aussi que des pans entiers lui sont inconnus et que l’auteur a dû les imaginer avec l’envie d’offrir à sa mère la plus belle histoire d’amour possible.

La pièce se situe au crépuscule de la vie de Mère qui est revenue dans la petite station balnéaire de Damgan, dans le Morbihan, replonger dans les souvenirs de son premier et unique amour. Elle retrouve la mer, la villa rose de sa jeunesse, la plage et ses vingt ans !

Et l’amour de sa vie !

Note de Projet de la metteure en scène, Françoise Odolant

Cette pièce intimiste émeut par le retour de cette vieille dame sur son amour de jeunesse. C’est son fils qui lui écrit ces souvenirs embellis, posthumes, 30 ans après le décès de sa mère. Le texte mêle le présent, ses 20 ans, sa petite enfance, elle se parle à elle-même et explique aussi aux spectateurs son histoire. C’est comme un puzzle, une pièce paysage où Jacqueline dépeint touche après touche sa vie, son cœur, son âme, ses petits bonheurs et son drame.

La mise en scène réalisée en 2021 transporte les spectateurs à Damgan dans le Morbihan : quand il entre, le public sent l’odeur de l’iode, entend le ressac de la mer, et voit sur scène la villa rose, le blockhaus et la mer.

Deux versions ont été réalisées : l’une avec une création lumière aux tons rouges, accompagne les déplacements de Mère (Jacqueline) restée joyeuse, facétieuse, qui part à la pêche à pied en maillot de bain – en fait une grand-mère idéalisée …L’autre aux tons bleus est plus statique et mélancolique, car Jacqueline est fatiguée, malade, elle tousse beaucoup dans son mouchoir, elle reste assise et seule sur la plage.

Le point d’orgue de cette pièce est la rencontre sur scène de la vieille dame et de son amoureux, comme si le temps n’avait pas eu de prise, comme si nous étions aussi bien en 1943 que de nos jours.

La musique, jouée sur scène, rajoute à l’ambiance douce ou triste, du Debussy, comme un intermède où l’esprit du spectateur peut vagabonder.

La toute dernière scène chantée ou dansée jusque dans les coulisses ou prolongée par quelques notes de  musique,  étire la pièce et accompagne le spectateur entre le temps du théâtre et le retour à la réalité.

Les esquisses de Marie Nouvel présentes sur scène soulignent la progression de l’histoire.

Le mélange des arts est une des richesses voulues par Françoise pour cette pièce.